Le récit d'une traversée de sentiments contradictoires

Lorsque Manon Lussier a accompagné sa mère mourante dans ses derniers moments, elle ne savait pas que cela allait devenir un spectacle, elle ne savait pas qu'elle allait faire du théâtre avec sa mère.

Inutile de préciser que jouer au théâtre avec une morte, c'est très inusité. C'est pourtant le programme que propose l'auteure dans ce solo autobiographique teinté d'humour et de dérision. Six mois avant qu'elle ne meure, j'ai enregistré Ginette sur mon dictaphone aux soins palliatifs, explique l'auteure, comédienne et metteure en scène. On ne meurt pas à 64 ans. On ne fait pas de spectacle avec les cendres de sa mère. On n'utilise pas sa voix laissée sur la machine. On ne dévoile pas la vie des morts. Et pourtant!

Cette voix, captée à l'aube du trépas, documente le processus d'apprivoisement de la mort et de la maladie qu'elles ont traversé ensemble, processus qui a mené l'actrice à réfléchir à sa propre fin. Quand ta mère meurt dans tes bras, ça te fait réévaluer certaines choses. Et comme sa mort a été précédée d'une longue période de maladie, ponctuée de visites à l'hôpital et de discussions sur les procédures et le rituel de la mort, j'ai eu amplement le temps d'y penser.

Apprivoiser la vie, apprivoiser la mort

Photo: Geneviève Langlois

Ce spectacle n'a toutefois pas pour objectif de retrouver l'émotion intacte de ces moments-là. Manon Lussier rejoue les événements, elle les présente tels qu'elle les perçoit aujourd'hui. Et j'insiste sur les absurdités qui ont jalonné ce processus-là. Ça me sidérait de voir que ma mère, sur le point de perdre la vie, me demandait des choses extrêmement banales, domestiques, quotidiennes. On voudrait toujours que dans ces moments-là, ce soit grand et beau, que le sacré soit à l'avant-plan, mais la réalité est tout autre.

Manon Lussier a senti que cette histoire peut résonner chez l'autre. L'autre dans la salle avec qui elle a envie de rire des moments d'absurdité, avec qui elle a envie de partager le doute, la dérision, la peur. L'autre à qui j'ai envie de donner un authentique morceau d'humanité.

Avec Un Suaire en Saran Wrap, le Théâtre d'aujourd'hui présente un spectacle qui remet en perspective notre regard sur nos parents, nos souvenirs d'enfance, sur la mort. Certains passages nous font verser quelques larmes, mais il y a aussi des instants plus cocasses qui chassent toute trace de tragédie. La pièce raconte les zones de complicité et de conflit entre parents et enfants, elle interroge notre rapport à la vie, notre façon de vieillir.

Sans pudeur, Manon Lussier rejoue les aléas et les vicissitudes de sa relation avec sa mère. Comme beaucoup de monde, j'ai toujours conservé une distance par rapport à ma mère, je voulais mener ma vie autrement, montrer que je pouvais être plus grande qu'elle. Un comportement un peu adolescent, qui se poursuit bien souvent jusqu'à la cinquantaine. J'explore dans le spectacle cette rivalité souterraine, tout en évoquant aussi la beauté de ma relation avec ma mère et nos moments de complicité. Il s'agit du récit d'une traversée de sentiments contradictoires, dit-elle.

Profil biographique

Formée en interprétation théâtrale au cégep de Saint-Hyacinthe, Manon Lussier a poursuivi ses études à l'UQÀM où elle a obtenu une maîtrise en art dramatique. Sur scène, on a pu la voir dans différentes productions, notamment sous la direction de Jacques Rossi (La mandragore, Féroce, Arrêter le mensonge, Le grand cahier), de Serge Denoncourt (Les Belles-Sœurs, George Dandin), de Christian Fortin (Pièce d'identité, 86 lampes), de Mario Borges (Huis-clos), de Jean-Pierre Ronfard (Peer Gynt) et de Lorraine Pintal (Les femmes savantes).

Son spectacle Fantômes de fantasmes, d'après Sade et Foissy avec le Théâtre Le Boléro, s'est mérité le Masque de la production régions en 1996. Avec ce spectacle, elle était également finaliste dans les catégories Masque de l'adaptation et Masque de la mise en scène. Lors de la Soirée des Masques 1999, le rôle de Lucrezia (La mandragore) lui vaut une nomination dans la catégorie «interprétation féminine».

En 2007, elle met en scène des textes de Valère Novarina (Gala novarinaire) présentés à la salle Fred-Barry. Pour les Productions Jean-Bernard-Hébert, elle met en scène Un mariage pas comme les autres au Théâtre de Rougemont.

Manon Lussier enseigne au département de théâtre des cégeps de Saint-Hyacinthe et de Trois-Rivières.

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